Pour un nouvel espace politique mondial

Par le Mouvement Utopia. Comme l’écrivait Paul Eluard, « il y a un autre monde, mais il est dans celui-ci ». Sachons donc le construire, collectivement (1), par le biais d’un projet de transformation radicale avec pour objectif une émancipation individuelle et collective, qui ne pourra se faire que dans le respect de notre environnement et des droits humains. Ce projet de société, cet horizon devra à notre sens être basé sur cinq piliers, cinq principes constituants, que nous allons évoquer ici.

L’environnement, bien commun de l’humanité

Ce premier principe est nécessaire pour rappeler le lien indissociable entre l’être humain et son environnement et l’obligation qui nous est faite de préserver la nature pour les générations futures. Le constat actuel est accablant : pillage des ressources naturelles, changement climatique, perte de biodiversité, pollution… nous entrainent vers des modifications radicales des conditions de vie de de l’ensemble des populations de la planète. L’accès à l’eau, l’agriculture, la santé… sont parmi les principaux domaines impactés, faisant de la préservation de l’environnement un des défis majeurs du XXIe siècle.

Ainsi, dans la lignée du Forum Alternatif Mondial de l’Eau, nous demandons à ce que l’accès à l’eau potable et à l’assainissement soit considéré comme un droit fondamental. De même, nous soutenons les propositions du scénario Négawatt sur une politique énergétique basée sur la sobriété, les énergies renouvelables et la recherche d’une plus grande efficacité énergétique. Considérant l’accès à l’énergie comme un autre bien fondamental, nous appelons à la mise en place d’un pôle public de l’énergie, coordonnant la mise en place d’unités régionales, locales et citoyennes de production décentralisée. Dans la même optique, il est urgent de décider et de programmer une sortie la plus rapide possible du nucléaire (2). Enfin, nous préconisons la mise en place d’une véritable fiscalité écologique, avec la création d’une contribution climat/énergie sur les émissions de gaz à effet de serre et une taxation des produits fortement carbonés.

L’accès universel aux droits et biens fondamentaux

Comment espérer s’épanouir et exercer pleinement sa citoyenneté sans accès à des droits fondamentaux tels qu’un toît, l’eau et l’assainissement, un minimum de nourriture, un accès à une information libre et indépendante, à une éducation gratuite… ? Aujourd’hui, la logique dominante associe systématiquement un devoir à chaque droit, allant ainsi à l’encontre de la Déclaration universelle des droits de l’Homme (qui prévoit des droits liés à l’individu du seul fait de son existence). Nous souhaitons élargir et consolider l’accès effectif et universel aux droits fondamentaux, qu’ils soient civils ou politiques, mais aussi économiques, sociaux et culturels : accès à la santé, à un minimum de ressources, au logement, à l’éducation, à la culture, à l’information. Quelles que soient les conditions d’accès à ces biens communs inaliénables, inconditionnels et universels (via des entreprises publiques, de l’économie sociale et solidaire…), ils doivent tous être sortis du système de marchandisation et de privatisation gouverné par la loi du profit maximum.

Le droit d’accès à un minimum de ressources est la condition d’une existence digne. C’est pourquoi nous défendons notamment l’instauration d’un revenu universel, distribué de façon inconditionnelle et égalitaire à tous les citoyens et toutes les citoyennes. En dissociant travail et revenu, il permet de se dégager de l’aliénation à la « valeur travail » et de répondre aux besoins fondamentaux. Nous défendons aussi la mise en place d’un revenu maximum autorisé, afin de mettre un terme à la répartition toujours plus inégale des richesses au sein de nos sociétés. L’accès à un minimum de ressources en nature doit également être assuré pour toutes et tous. C’est pourquoi nous proposons que les premières tranches de consommation d’eau, d’électricité et de certains services de télécommunication essentiels soient considérées comme des biens fondamentaux garantis par la collectivité, et soient donc gratuits. Ce système serait financé par une surfacturation progressive des tranches de consommation supplémentaires. De même, la mobilité constituant elle aussi un droit, la gratuité des transports collectifs urbains et périurbains doit être assurée. Enfin, il est urgent de poser le caractère inconditionnel et universel des droits à la santé, au logement, à l’éducation (qu’elle soit initiale ou tout au long de la vie), à la culture… Il s’agit finalement de défendre une vision élargie des biens et droits fondamentaux, sur lesquels pourrait enfin se bâtir une citoyenneté pleine et entière.

La souveraineté alimentaire

Concept développé par plusieurs centaines d’ONG mondiales, la souveraineté alimentaire établi le droit qu’a chaque pays de protéger sa production, et par là-même son autonomie alimentaire des méfaits du libre-échange. Aujourd’hui notre planète a la capacité de nourrir l’ensemble des êtres humains, et pourtant plus d’un milliard d’entre eux souffrent de sous-alimentation. Nous faisons à ce sujet nôtres les propositions de Via Campesina : donner la priorité à une agriculture vivrière diversifiée et écologique, veiller à ce que les producteurs soient rémunérés au juste prix pour leur production, travailler à une véritable redistribution des terres, protéger les semences par le refus de brevets et la lutte contre les OGMs… Il s’agit aussi de développer la relocalisation des productions comme réponse aux dégâts environnementaux et sociaux, à la destruction des équilibres locaux et régionaux générés par la mondialisation commerciale et financière.

La liberté de circulation et d’installation des personnes

Nous considérons que les flux migratoires sont avant tout un facteur d’enrichissement culturel et social, et que la planète est un patrimoine commun. Le droit à la migration nous apparaît donc comme un droit fondamental. De plus, nous estimons que les droits fondamentaux octroyés aux citoyens d’un pays doivent être accordés de la même façon aux immigrés. C’est pourquoi nous défendons notamment l’idée d’une régularisation de tous les sans-papiers et d’une dépénalisation du séjour irrégulier. Une politique migratoire ouverte et humaniste est aujourd’hui plus que nécessaire, notamment lorsque l’on sait que la pression migratoire est alimentée par l’instauration d’un ordre économique mondial de plus en plus déséquilibré, et que l’aide au développement accordée par les pays économiquement riches n’a cessé de baisser depuis les années 1990.

Dans ce cadre, Utopia a donc lancé une initiative de « passeport de citoyenneté universelle », outil politique destiné à promouvoir la liberté de circulation et d’installation des personnes comme un droit fondamental. Ce passeport serait délivré par une organisation mondiale créée à cet effet, avec le soutien d’Etats favorables à la Citoyenneté Universelle. Présentée notamment lors du Forum Social Mondial de Dakar, ce projet est en cours de développement par le Mouvement Utopia, associé aux organismes France Liberté et Emmaüs International.

Le développement de nouveaux espaces de démocratie

Alors que de nombreux peuples expriment leur désir de démocratie dans le monde arabe, en Asie, en Afrique, les « démocraties » occidentales apparaissent plus malades que jamais : taux d’abstention élevés, défiance à l’égard du politique, implication populaire limitée… pour autant, certaines avancées existent : en témoignent les processus constituants récents en Islande, en Équateur. Ces exemples ont bien sûr chacun leurs limites, mais la refondation démocratique n’en est pas moins au cœur de tout projet d’émancipation et de transformation sociale. Elle doit aboutir à la mise en place d’institutions basées sur le respect de deux principes indisociables : le respect des droits et libertés individuelles et collectives ainsi que l’égalité des citoyens. La démocratie doit être défendue comme une valeur universelle qui, si elle ne signifie pas une uniformisation des régimes et des institutions, donne à l’individu des droits, protège les minorités et combat les aliénations.

Le respect des droits fondamentaux et la capacité pour les êtres humains à prendre en main leur destin individuel et collectif nécessite de dépasser les cadres actuels de la démocratie. C’est le cadre des Etats-nations lui même (et la construction des frontières qui en découle) qui doit être repensé, en privilégiant l’autodétermination des peuples et en permettant aux principes démocratiques d’irriguer les différents échelons de la société. Nous appelons pour cela à la mise en œuvre d’un processus constituant mondial, qui permettrait la mise en place de nouvelles institutions et le dépassement des Etats-nations. Dans l’intervalle nécessaire à cette mise en œuvre, nous appelons à une réforme profonde de l’ONU.

Enfin, la souveraineté populaire doit être réaffirmée, notamment par le développement d’un pouvoir d’initiative et de contrôle citoyen. Si l’élection nous semble une dimension cruciale de la démocratie (établissement des rapports de force au sein de la société…), les assemblées élues doivent être plus régulièrement renouvelées, avec un non-cumul strict des mandats et un pouvoir direct de révocation par les citoyens. De plus, le pouvoir de « contrôle citoyen » pourrait être développé par la mise en place d’assemblées de citoyens et l’existence d’initiatives citoyennes en matière législative ou de décision publique.

Mais la construction de ce nouvel espace politique mondial nécessite aussi de repenser notre rapport au temps, en construisant une société du temps libéré (voir à ce sujet notre contribution « Remettons le travail à sa juste place »), une société qui a aboli la domination masculine et a redonné leur juste place aux femmes.

Novembre 2012

1) Ce texte est issu du « Manifeste Utopia » (publié aux Editions Utopia en janvier 2012). Il en reprend les principales idées, issues des réflexions et des échanges du Mouvement Utopia avec de nombreux/ses chercheurs/ses, intellectuel-el-s et citoyen-nes, ainsi que d’un processus d’écriture collectif et démocratique. Nous invitons les lecteurs/lectrices qui resteraient sur leur faim à se reporter à cet ouvrage (http://editions-utopia.org/) ainsi qu’au site du Mouvement Utopia (http://www.mouvementutopia.org/blog/).

2) Pour une déconstruction des nombreuses idées reçues sur l’énergie nucléaire, et les propositions de scénarios de sortie en France, voir l’ouvrage d’Utopia « Nucléaire, idées reçues et scénarios de sortie », Editions Utopia, novembre 2011.

Trait d’union entre le mouvement social, le monde politique et le monde intellectuel, Utopia se définit comme une coopérative citoyenne et politique. Laboratoire d’idées, mouvement transpartis à gauche, ONG, maison d’Edition, maison de Production, mouvement de résistance et d’expérimentations concrètes… Utopia est tout cela à la fois. Utopia défend ses convictions altermondialistes et écologistes dans une perspective de dépassement du capitalisme et de la logique productiviste.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s