Marx écologiste ?

Par Benoit Schneckenburger . Il est des quiproquos qui perdurent tellement qu’ils finissent par s’imposer comme des évidences. Telle est la croyance dans l’incompatibilité du marxisme et de l’écologie. Il faut dire qu’il y a toujours une raison à ces quiproquos. Ainsi, le marxisme officiel ayant été longtemps associé au stalinisme, l’industrialisation forcée de l’Union soviétique, dans le cadre d’une économie de guerre, n’était en effet pas regardante quant aux effets sur l’environnement.

Du côté de l’écologie également, des excès inverses ont pu être dommageables, comme ce courant issu de la pensée anglo saxonne, la deep ecology, revendiquant parfois une forme d’anti-humanisme. Les partisans les plus radicaux de cette approche privilégient une conception holiste et naturaliste : les valeurs humaines, et l’idée même que l’homme ait une valeur, en deviennent secondaires. Ainsi, Peter Singer, usant certes de la polémique, se demande si la vie d’un bébé de quelques jours vaut autant que celle d’un chien en pleine possession de ses moyens (1). Ces oppositions demeurent cependant stériles, si l’on ne comprend pas ce qui, dans le projet de l’écologie politique, rejoint la pensée marxiste et son projet d’émancipation.

Un livre récemment traduit de John Bellamy Foster (2) nous invite à réviser nos préjugés. Notons d’emblée que si Marx ne parle pas, évidemment (3), explicitement de l’écologie, ses thèmes en sont cependant moins éloignés qu’il n’y paraît tout d’abord. Parce que Marx était un matérialiste, il ne pouvait pas penser la place de l’homme comme séparée de la nature : l’homme est une partie de la nature, et il précise dans les Manuscrits de 1844 qu’elle est son corps avec lequel il doit maintenir un processus constant.

Cependant, son matérialisme dialectique lui interdit d’avoir une conception figée et idéalisée de la nature. Héritier en cela d’Épicure – à qui il consacra son doctorat – Marx entrevoit que la nature n’est pas une idole qu’il faudrait vénérer. L’idée de nature correspond à celle de l’univers, et la connaissance de la nature est une condition de l’émancipation. Marx n’a pas étudié que la philosophie, le droit ou l’économie : il écrit à Engels s’être soumis au rude labeur de lecture de manuels de chimie. Dans le droit fil du projet moderne, la science physique permet de mieux comprendre les lois de la nature pour les utiliser.

En hégélien, Marx fait du travail humain le lieu de la médiation entre les buts d’une humanité tournée vers la liberté, et les nécessités de la nature. Dès lors, le travail est tout autant ce qui transforme la nature que le résultat d’une nature qui évolue par l’intermédiaire d’une de ses composantes, l’homme. On ne peut donc que saisir dialectiquement la nature et l’homme. Elle n’est pas une donnée sans devenir, et l’homme ne s’y oppose pas comme une partie étrangère.

Voilà qui donne des clés pour dépasser les contradictions apparentes entre la technique et la nature. Les outils par exemple devant être conçus comme «le corps inorganique de l’homme», son prolongement à la fois naturel et artificiel. Si l’on comprend cela, on évite tout à la fois la techno-phobie et la techno-philie : la technique ne s’oppose pas à la nature, pour la détruire ou pour nous en protéger, le geste technique apparaît comme le fait d’une espèce naturelle, l’homme, qui produit par elle plus de potentialités que la nature seulement mécanique semblait recéler.

Le retour à la pensée marxiste permet de comprendre que la résolution des crises internes au système capitaliste ne concerne pas que les rapports sociaux. Marx était attentif à la destruction des sols par le capitalisme qui ne vise que l’intérêt spéculatif immédiat sans souci du long terme. Dans cette perspective, André Gorz écrira un manifeste de l’écologie politique anticapitaliste, et affirmera que «dans le cadre de l’actuel mode de production, il n’est pas possible de limiter ou de bloquer la croissance tout en répartissant plus équitablement les biens disponibles. » (4) De son étude précise de l’agriculture intensive – où l’on découvre ses liens avec l’impérialisme britannique – Marx déduit la nécessité d’une perspective « métabolique » entre l’homme et la nature. Marx propose dans Le Capital un développement durable qui prenne en compte les « générations futures ».

Bien sûr cela ne fait pas de lui le précurseur de l’écologie, mais cela nous permet de déceler quels thèmes ont en commun l’approche écologiste et marxiste. Toutes deux visent une forme d’intérêt général. Le marxisme, reprenant la formule de Protagoras, fait de l’homme la mesure de toute chose, et vise à libérer l’homme de ses oppressions et de ses aliénations. La perspective écologique restitue à l’homme sa part purement matérielle et naturelle, pour intégrer dans ses calculs la nécessité de préserver les conditions de sa survie. Il ne peut y avoir d’intérêt général si la production même de la vie n’est plus possible. Et parce que l’homme est un animal, certes social, il doit d’abord préserver la possibilité de subvenir à ses besoins.

Voilà l’enjeu de la conception marxiste de l’écologie : il s’agit d’œuvrer à l’écologie politique qui, au rebours des fondateurs de la deep ecology, n’oppose pas l’homme et la nature, et ne fait pas de cette dernière une valeur transcendante qui s’imposerait aux hommes. L’écologie ne relève pas d’une morale ou d’une valeur, mais repose sur les conditions réelles d’existence des hommes au sein d’une nature dont ils sont issus. Cette écologie est anticapitaliste par ce que ce dernier porte en lui la destruction des rapports sociaux et des conditions d’existence. L’écologie politique appelle à une régulation par l’intervention de l’homme : une planification écologique ?

(1) Peter Singer, La libération animale, 1975
(2) John Bellamy Foster, Marx écologiste. 2011
(3) Ne serait-ce que parce que le terme est inventé en 1866 et ne s’impose pas tout de suite.
(4) André Gorz, ノcologie et politique, 1975

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2 réflexions au sujet de « Marx écologiste ? »

  1. Toujours aussi informatif !  (j’étais votre élève au lycée il y a 3 ou 4 ans) Je vois dans cette démarche la volonté de lier voir réconcilier la pensée écologiste plutôt neuve avec une pensée centenaire -qui est généralement prise au sérieux au vu de l’adhésion qu’elle a été capable de susciter- bien qu’elle passe aujourd’hui pour un paquebot un peu vieillot. Et c’est sur dernier point que je voudrai insister. Bien que j’adhère totalement au fait que nous pouvons mettre sur un même arc le matérialisme de Marx et l’intérêt général écologiste qui résulte de la même source de compréhension que celui de l’intérêt général social, je me demande si c’est pas un peu une façon de faire « c’est avec les vieux pots qu’on fait de la bonne confiture ».
     L’idée social et l’idée écologique sont totalement liés et s’emboitent parfaitement. Cependant cette nouvelle configuration du 21ème siècle qui est que la population mondiale à triplé ne peut-elle pas nous entraîner sur des terrains idéologiques plus frais (décroissance par exemple) plutôt qu’une simple mutation du marxisme du 20ème siècle.
     Désolé par avance si je m’exprime pas très bien.

    J’aurais une note à ajouter à propos de l’Ecosocialisme : 
    Etant donné la dualité socialisme/communisme qui existe dans le FdG, je me demande si le terme « socialisme » ne serait pas heurtant pour des communISTES qui se verraient repeints en socialISTES (de surcroît à l’égard de la concurrence historique qu’il y a entre ces deux idéologies). Pour ma part, ça me parait assez évident.
    Cependant, je trouve que l’idée d’un terme du genre « Eco-coopératisme » me parait pertinent car il s’oppose de faite au terme de compétition qui prédomine dans la société. Et a le grand avantage d’être ouvert à tout les travaux politiques qui sont proposés par les composantes du Front de gauche. Ainsi même la frange anticapitaliste pourrait se retrouver dans ce terme très général qui s’oppose à la compétition généralisée sur laquelle est basée le capitalisme. Quant à la façon dont nous pourrions la rendre plus lisible  et moins barbare, je pense au terme  « éCoopération ». (je sais, ça à l’air un peu con comme ça en relisant).On pourrait aussi y lire de façon plus rapide « l’éco  opération »  rappelant que notre politique est une politique de l’action (opération), en l’occurrence de l’action écologique et non plus des belles phrases sur le sort de notre planète. J’ajoute que virer le « -isme » de la nébuleuse d’idée auquel nous nous référerions serait intéressant au vu de la réticence que l’image de l’Idéologie avec un grand i produit de nos jours (que ce soit le socialisme, le nationalisme, le communisme, le gaullisme). En effet ça évacuerait une apparence trompeuse qui renvoie à une forme de pensée idéologisée, rigide et peu ouverte. Je dis ça parce qu’une politique c’est une conception du monde et vendre un concept c’est du marketing. Ce que papa Google sait bien.

  2. Merci pour ce texte. Une remarque toutefois. Il est écrit : »L’écologie ne relève pas d’une morale ou d’une valeur, mais repose sur les conditions réelles d’existence des hommes au sein d’une nature dont ils sont issus. » Affirmer le caractère fondamentalement politique de l’écologie est une excellente chose. Je modifierais cependant la fin de la phrase comme ceci : « une nature dont ils sont membres », la nature étant ici considérée comme écosystème. Bien sûr l’homme n’est pas n’importe quel membre de la nature ce qui lui impose ce devoir « politique ».

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